Un monde, des mondes, des
contradictions, des extrêmes et au milieu, quelque part, peut-être dans un tube
(pourquoi pas ?), l'étoile.
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Oh ces larges beaux jours dont les matins flamboient !
La terre ardente et fière est plus superbe encor
Et la vie éveillée est d'un parfum si fort
Que tout l'être s'en grise et bondit vers la joie.
Soyez remerciés, mes yeux,
D'être restés si clairs, sous mon front déjà vieux,
Pour voir au loin bouger et vibrer la lumière ;
Et vous, mes mains, de tressaillir dans le soleil ;
Et vous, mes doigts, de vous dorer aux fruits vermeils
Pendus au long du mur, près des roses trémières.
Soyez remercié, mon corps,
D'être ferme, rapide, et frémissant encor
Au toucher des vents prompts ou des brises profondes ;
Et vous, mon torse droit et mes larges poumons,
De respirer, au long des mers ou sur les monts,
L'air radieux et vif qui baigne et mord les mondes,
Oh ces matins de fête et de calme beauté !
Roses dont la rosée orne les purs, visages,
Oiseaux venus vers nous, comme de blancs présages,
Jardins d'ombre massive ou de frêle clarté !
A l'heure où l'ample été tiédit les avenues,
Je vous aime, chemins, par où s'en est venue
Celle qui recelait, entre ses mains, mon sort ;
Je vous aime, lointains marais et bois austères,
Et sous mes pieds, jusqu'au tréfonds, j'aime la terre
Où reposent mes morts.
J'existe en tout ce qui m'entoure et me pénètre.
Gazons épais, sentiers perdus, massifs de hêtres,
Eau lucide que nulle ombre ne vient ternir,
Vous devenez moi-même étant mon souvenir.
Ma vie, infiniment, en vous tous se prolonge,
Je forme et je deviens tout ce qui fut mon songe ;
Dans le vaste horizon dont s'éblouit mon oeil,
Arbres frissonnants d'or, vous êtes mon orgueil ;
Ma volonté, pareille aux nœuds dans votre écorce,
Aux jours de travail ferme et sain, durcit ma force.
Quand vous frôlez mon front, roses des jardins clairs,
De vrais baisers de flamme illuminent ma chair ;
Tout m'est caresse, ardeur, beauté, frisson, folie,
Je suis ivre du monde et je me multiplie
Si fort en tout ce qui rayonne et m'éblouit
Que mon cœur en défaille et se délivre en cris.
Oh ces bonds de ferveur, profonds, puissants et tendres
Comme si quelque aile immense te soulevait,
Si tu les as sentis vers l'infini te tendre,
Homme, ne te plains pas, même en des temps mauvais ;
Quel que soit le malheur qui te prenne pour proie,
Dis-toi, qu'un jour, en un suprême instant,
Tu as goûté quand même, à cœur battant,
La douce et formidable joie,
Et que ton âme, hallucinant tes yeux
Jusqu'à mêler ton être aux forces unanimes,
Pendant ce jour unique et cette heure sublime,
T'a fait semblable aux Dieux.
Publié par kristo à 11:26:48 dans Les poèsies que j'aime | Commentaires (1) | Permaliens
Et si tu faisais un Blog "petite lune" ? Je comprendrais sûrement mieux les voies tortueuses de ta sensibilité à fleur de peau. Défi ! (c'est ma période). Je te défie donc! Oseras-tu ?
Publié par kristo à 18:07:55 dans L'inaccessible étoile | Commentaires (0) | Permaliens
Pourquoi cet appel « petite lune » ? Qu'attendais-tu ? Quelle stratégie encore, quels non-dits, quels jeux ? Crois-tu que je ne t'ai pas vu venir ? La ruse dans la ruse dans la ruse... Bien évidemment, tu ne répondras pas sincèrement, avide que tu es de dissimulation ou de pudeur. Autrefois, sentant le vent dangereux du plein amour, je te demandais alors de poser d'autres bases à notre relation. J'aspirais à l'amitié. Tu me répondais avec ton obstination sereine que nous ne pouvions être amis et que nous devions assumer l'instant présent, vivant ensemble les sentiments qui nous animaient alors. Tu avais raison : il y a des situations où deux êtres ne peuvent que s'aimer ou simplement ne pas être. C'est ainsi. Je l'ai accepté.
Alors en te fuyant, je me protège. J'ai dénoué le fil des visons dans cet avenir mouvant. J'ai vu des chemins qui scellaient mon âme à la tienne. J'ai donné alors ce que j'avais, toute la force dont j'étais capable pour que les méandres du temps collent à ces visions du futur possible. Je savais dés le début ce qu'il en coûterait. En fait, j'étais prêt à tout, et se battre contre le monde entier n'était pas une expression vide de sens dans l'énergie que je mettais dans la bataille, parce que, pour moi, c'en était une. Mais, ce n'était pas suffisant. J'ai perdu, vaincu par toi et non par le monde, usé par tes silences, fatigué de tes absences, assommés par tes hésitations, vidé, épuisé, vide d'énergie. Après l'avoir digéré, je devais effacer les liens subtils qui nous unissaient et qui pesaient encore sur l'avenir. C'est fait. Te revoir remettrait au possible de nouveaux liens de causalités. Très sincèrement, je ne le souhaite pas. Nous avons crevé de n'avoir jamais su réellement nous résoudre, toi parce que tu ne sais pas choisir et moi parce que je ne sais pas renoncer. Stop !
Tout cela est sûrement de mon fait, je ne le nierais pas. Je n'ai jamais eu aucune force face à toi. Tu as toujours su faire fondre toutes mes résolutions les plus tenaces. Et ce n'est pas peu dire. Force de manipulation ? Chimie des peaux ? Vibrations communes ? Ames unies au karma ? Peu importe aujourd'hui. Je suis incapable de résister à ta présence. Alors non, je ne souhaite pas te voir. Cela me serait dangereux et je ne suis pas un saint. Je veux la foi et l'évidence. Je ne veux plus jouer. C'est une histoire à laquelle tu as mis fin. C'est un choix que je t'ai pressé de faire. Je l'ai respecté... Trop peut-être. J'ai payé pour cela bien plus que tu ne peux l'imaginer. Peux être n'as-tu jamais vraiment perçu toute la qualité, la beauté et la philosophie du prix à payer pour un engagement de conscience. Je ne pouvais pas t'aider sans attenter à ton libre-arbitre. Nous ne faisons jamais que les choix que nous sommes en mesure de comprendre. Je n'oublierais pas, mais je préfère garder en moi le meilleur de nous. Oubliés les rendez-vous manqués, les folies larvées, le manque de hauteur, le pied du mur et les mensonges. T'aimer, c'était « atteindre le ciel sans y monter vraiment ». A quoi me serviraient mes ailes alors, toi qui me voyais comme un oiseau alors que je me perdais dans les dorures ensoleillées des toits du petit palais ?
Ce printemps est passé plus vite que le précédent. Il a été moins chaud, moins libre, vide de nous. Ce fut un printemps « comme il faut », bien en phase avec nos vies millimétrées. L'as-tu remarqué ? Un conseil : arrêtes de lire Pouchkine et sa philosphie de prédestination à 2 balles! Tente un truc comme Neruda!
Il se peut qu'un jour, nos chemins se croisent dans un nouvel ordre, par une nouvelle volonté, alors que nos chaînes seront différentes. Alors, nous passerons sereinement du feu à l'air mais en attendant, « nul passé ne mérite d'être revécu ».
Publié par kristo à 16:17:54 dans L'inaccessible étoile | Commentaires (4) | Permaliens
Le Questionnaire de Proust ( 1886)
Bon, en rigolant avec des copains hier soir, on s'est amusé au jeu de ce questionnaire célèbre. Evidemment, pour l'histoire, internet fourmille d'explications que je vous laisse chercher. Non mais !
Il a pris le nom de « Proust » parce que l'écrivain y a répondu de façon plutôt bien tournée.
Ce qui est drôle, c'est évidemment d'essayer d'en faire autant sans se camoufler derrière des banalités. Se dévoiler gentiment, voilà le but.
Alors voilà le résultat de mon questionnaire. Pour ceux d'entre-vous qui voudraient le faire, ce serait avec un vrai plaisir que je le lirais sur leurs blogs ! Il n'y a qu'une personne qui ne peut pas se défiler, c'est évidemment LIBOU ! Premier défi oblige !
Ma vertu préférée ?
Le courage. J'ai horreur d'en manquer !
Le principal trait de mon caractère ?
Quand mon pragmatisme naturel m'ennuie, je suis capable de folie.
La qualité que je préfère chez les hommes ?
Vivre enfin à la hauteur de leur propre force.
La qualité que je préfère chez les femmes ?
Vivre enfin à force d'être à la hauteur.
Mon principal défaut ?
Répondre à une question trop souvent par « peut-être ». Ca énerve !
Ma principale qualité ?
Avoir la lucidité de penser que j'en ai peu.
Ce que j'apprécie le plus chez mes amis ?
Qu'ils soient de meilleurs amis que je ne le suis.
Mon occupation préférée ?
Créer. Tout et n'importe quoi , avec ou sans talent. Peu importe.
Mon rêve de bonheur ?
Une ferme cossue, des mômes qui jouent. Une prairie, des chevaux. La mer pas trop loin. Du temps pour le bonheur.
Quel serait mon plus grand malheur ?
Mourir en regrettant quelque chose.
A part moi -même qui voudrais-je être ?
Steve Mac Queen ! Pas l'homme mais plutôt l'image que j'en ai dans « Bullit » ou « la canonnière du Yang Tsé » ou bien encore dans « Au nom de la loi » ! Ou alors Robert Redford dans « Jeremiah Johnson ».
Où aimerais-je vivre ?
En pleine campagne, pas très loin de la mer.
La couleur que je préfère ?
Le bleu (je me mouille plus que Proust !).
La fleur que j'aime ?
Toutes. Pour un garçon, on m'a déjà dit que j'aimais trop les fleurs.
L'oiseau que je préfère ?
Le corbeau. Intelligent, courageux, adaptable.
Mes auteurs favoris en prose ?
En ce moment : Julien Green, Gabriel Garcia Marquez, Edmond Rostand et Franck Herbert.
Mes poètes préférés ?
Toujours en ce moment : Hugo, Goethe, Apollinaire et St John Perse.
Mes héros dans la fiction ?
Leto II dans « L'empereur Dieu de Dune ». Etre fascinant ou comment peut-on renoncer à son humanité pour l'humanité. Sacrifice suprême.
Mes héroïnes favorites dans la fiction ?
Pocahontas dans le film de Terrence Malick : « le nouveau monde ».
Mes compositeurs préférés ?
En ce moment : Classique : Chopin, Fauré, Bach. Plus moderne : M, Clarika, Les Rolling Stones, Kerenn Ann.
Mes peintres préférés ?
Je n'ai jamais vraiment été initié à la peinture mais Botticelli et Dali me touchent.
Mes héros dans la vie réelle ?
Le sous-commandant Marcos, Nelson Mandela et Jacques Chirac (parce que, franchement, il faut se la taper Bernadette !).
Mes héroïnes préférées dans la vie réelle ?
Les femmes que j'aime... Bon cessons la démagogie et répondons à la question : Ingrid Bétancourt et Bernadette Chirac (parce que, franchement, il faut se le taper Jacques !).
Mes héros dans l'histoire ?
Alexandre Le Grand (faire tout ça avant de mourir à 33 ans : je n'en reviens toujours pas), Jésus (pour les mêmes raisons) et Talleyrand (parcequ'il est mort dans son lit à 84 ans après avoir assisté à 5 régimes, une révolution et 4 couronnements !).
Ma nourriture et boisson préférée ?
Le Romazava (plat traditionnel malgache) et un « Grand Cru Bâtard -Montrachet » 1999.
Ce que je déteste par-dessus tout ?
Renoncer sans essayer.
Le personnage historique que je n'aime pas ?
Staline. Ce mec était le plus grand fou que le monde ai jamais porté !
Les faits historiques que je méprise le plus ?
Les mensonges politiciens qui gâchent les hommes et leurs rêves.
Le fait militaire que j'estime le plus ?
Austerlitz : avec les charges de Murat et de Rapp sur le flanc gauche. Courage, audace, efficacité.
La réforme que j'estime le plus ?
Qu'il soit devenu désormais unanimement impoli de se mettre les doigts dans le nez à table ! Berrrrrk !
Le don de la nature que je voudrais avoir?
Voler. J'adorerais voler.
Comment j'aimerais mourir ?
Debout, au printemps, en plein soleil, sans m'en apercevoir.
L'état présent de mon esprit ?
Amusé.
La faute qui m'inspire le plus d'indulgence ?
L'amour.
Ma devise ?
Si notre âme vaut quelque chose, c'est qu'elle brûle plus ardemment que quelques autres
(En paraphrasant Gide)
Publié par kristo à 12:53:11 dans Humeurs | Commentaires (4) | Permaliens
Repris sur un site vraiment interessant. Pour ceux qui veulent en savoir plus sur l'histoire, l'actu. et la culture en Afrique du nord et au Maroc en particulier.
Tel quel : le Maroc tel qu'il est
De 740 à 1200, de Bagdad à Cordoue, d'Abou Nawas à Ibn Rochd, un vent de liberté a soufflé sur le monde musulman. Les pouvoirs n'étaient pas plus libéraux qu'aujourd'hui, mais le foisonnement culturel et l'amour de la vie forçaient le destin.
Un million d'habitants, 70.000 juifs, des salons littéraires où l'on se déclare ouvertement impie, une vie nocturne mouvementée, des houris et éphèbes dans des maisons offertes à la luxure, des tavernes où le vin coule à flot... Où sommes-nous ? A Bagdad, à fin du VIIIème siècle (IIème de l'hégire). Treize
siècles plus tard, on en est vraiment loin. à l'époque, Bagdad, à peine récupérée par la dynastie des Abbassides, est en ébullition. Dans le métissage qu'offre la ville médiévale, de plus en plus de poètes et de philosophes, quoique musulmans dans l'âme, prônent le droit de "disposer librement de leur corps et de leur esprit". Une longue tradition de libertins est née. Une histoire tortueuse s'ensuit. La parenthèse ne sera refermée définitivement qu'au XIIIème siècle, à l'autre bout du monde musulman, à Cordoue précisément, sous l'impulsion de fuqaha orthodoxes, relayés par la bigoterie des Almohades à Marrakech. En tentant, sept siècles plus tard, de revisiter cette parenthèse de scepticisme et de liberté, le philosophe égyptien Abderrahmane Badaoui s'est voulu optimiste : "Les mouvements sunnites et salafistes prennent la religion au mot. Ils constituent des moments de crise dans la vie spirituelle des musulmans. Dès que la communauté s'en sera débarrassée, elle pourra reprendre son évolution normale". Ce n'est pas encore le cas. Mais rien ne nous empêche, comme lui, de revisiter cette période où des individus libres ont bravé les interdits, profité parfois d'îlots de tolérance ou subi les pires persécutions.
"Si tout cela a été possible à l'avénement des Abbassides, c'est parce qu'il y a eu d'un côté l'émergence d'un art d'écrire, voire de transgresser et, de l'autre, un laisser-faire des politiques qui ne cédaient pas toujours à la pression des fuqaha", estime l'écrivain Abdelfattah Kilito. Nous sommes, alors, à une époque où tout est encore possible. Les Omeyyades viennent d'être chassés du califat. L'alliance des mécontents fait arriver, pour la première fois des Perses aux postes de pouvoir. Il s'ensuit un métissage ethnique et intellectuel sans précédent. Bref, le cadre est adéquat pour la liberté de pensée. Libertin de la première heure, le poète Bachar Ibn Burd est l'exemple même du Perse pro-arabe. Il reçoit des femmes chez lui deux fois par semaine pour leur lire ses poèmes réputés sages et impudiques à la fois, évoquant leur intimité tout en flattant leurs sens. "à l'époque, même à Médine et à la Mecque, bastions de la vie religieuse, les odes à l'amour d'un Omar Ibn Abi Rabia, sont déclamées dans l'enceinte de la mosquée par un grand exégète du Coran", rapporte Driss Belmlih, spécialiste de la littérature abbasside. à Bassora, il y a alors un souk permanent où les plaisirs de la chair et du palais sont exposés au public. Les califes, des despotes éclairés, soufflent tout de même le chaud et le froid. Al Mahdi, par exemple, nomme un certain Abdeljabbar, vigile de l'orthodoxie religieuse contre les hérétiques. Il mène la vie dure aux écrivains qui se déclarent ouvertement immoraux. Son successeur Al Amine, en revanche, reçoit dans sa cour le plus subversif des poètes, Abou Nawas. Celui-ci y loue "la luxure comme mode de vie festif auquel tout le monde a accès". Le vin, l'éloge de l'homosexualité, tout y passe dans un langage plaisant. Mais tous les sérails n'ont pas la même tolérance à l'égard des écrivains à la moralité ou à la croyance douteuses. Ainsi en est-il d'Ibn Al Mouqaffaa, mazdéen converti à l'islam malgré lui. Même s'il juge dans ses écrits l'autorité religieuse arbitraire, il met ses opinions en sourdine. Son problème était de sortir indemne de la compagnie du prince.
Nous sommes au milieu du IXème siècle. Un foisonnement culturel est initié à Bagdad par le calife Al Mamoun. En créant Dar Al Hikma (Maison de la sagesse, composée d'une bibliothèque et d'un centre de traduction), il permet un accès plus facile aux cultures persane et grecque. La porte est grande ouverte pour des débats sans fin sur l'unicité de Dieu, la genèse du monde et bien d'autres problématiques de haute volée. Mais face aux politiques qui ouvraient les portes de la culture, les oulémas veillaient au grain. "Même si les écrivains les plus athées voulaient braver les interdits, ils cherchaient souvent le meilleur moyen de s'en sortir sains et saufs", explique l'orientaliste Léo Strauss. Prenons le cas du philosophe muâtazilite Al Jahidh. Il écrivait toujours ses textes en forme de dialogues pour ne pas être pris au mot. Le philosophe Al Farabi, quoique rationaliste, ne disait-il pas que "la conformité avec les opinions de la communauté religieuse dans laquelle on a été élevé est une qualité indispensable pour la survie du futur philosophe ?" Mais tous les penseurs libres n'étaient pas aussi prudents. Ibn Riwandi, théologien et muâtazilite radical, pour ne citer que lui, n'y va pas par quatre chemins. Vers 860, il rejette ouvertement la révélation divine et refuse qu'un prophète, Mohamed en l'occurrence, veille par ses enseignements sur l'organisation de la société. Résultat, il est attaqué et persécuté par ses contemporains. Ses livres disparaissent subitement de la circulation. Trente ans plus tard, Sarkhassi, un élève du philosophe perse Al Kindi, est emprisonné puis tué en prison par le calife Moâtadid. Quel a été son tort ? Il faisait partie des épicuriens qui croyaient en Dieu et non en ses messagers. Pour lui, "Mohamed est un mythomane". Ces répressions n'ont pas empêché Mouhiedine Arrazi, penseur et médecin, de s'exprimer aussi ouvertement. Classé par Abderrahmane Badaoui parmi les athées de l'époque, il écrit, sans détours, que "la raison est l'unique lumière qui nous éclaire", que "Dieu n'est pas le seul éternel puisque la matière l'est aussi" et que "l'homme ne peut accepter de tutelle extérieure puisque sa réincarnation le renforce". Si Arrazi l'a échappé belle, Al Hallaj, lui, a subi la loi des gardiens de l'orthodoxie. Poète inclassable, il s'est placé hors de l'islam rituel et s'est positionné "new age" avant l'heure (pour lui Dieu est en chacun de nous et non dans les textes). Résultat ? Il a été décapité.
Au Xème siècle, cette fin tragique est une exception dans l'univers des poètes. Ces derniers, quoique traités de zanadiqa (hérétiques) semblent plutôt tolérés. Aboul'âlaa Al Maari a beau s'en prendre aux oulémas, faisant d'eux les responsables de l'ignorance et de la corruption, il s'en sort indemne. Un certain Ibn Ouqaïl a beau le taxer de poète "ouvertement athée et secrètement musulman", le stoïque de Maara continuera son petit bonhomme de chemin. "Si les auteurs passaient entre les mailles du filet, explique Kilito, c'est parce qu'ils avaient un art d'écrire, par allusion, par distorsion de style, en disant la chose et son contraire". Ceci est tout aussi vrai pour Ibn Hazm. Ce poète aristocrate, libre, qui vivait à Cordoue, parmi les femmes, chantant leur amour et la beauté de leurs atours, avait également l'art de ne pas dire ouvertement tout ce qu'il pense. Il a écrit, certes, un poème qui lui a valu une grande polémique. Il y dit : "jusqu'au ciel, me dit-on, crois-tu arriver ? / Oui, une échelle y monte et j'ai su la trouver". Mais notre homme a l'art de cacher sa liberté de pensée. Il distingue, selon André Miquel, trois catégories de sceptiques. "Ceux qui doutent et préservent le fait religieux. Ceux qui doutent de tout sauf du Créateur. Et ceux qui ménagent autant Dieu que le prophète". Omar Khayyam, lui, doute tout court. Il trouve son plaisir dans sa capacité à tordre le cou aux idées convenues : "S'il existait un enfer pour les amoureux et les buveurs, le paradis serait désert", écrit-il comme pour inverser les valeurs édictées par les dévots. L'astronome perse a traversé la vie en jouant à l'équilibriste entre croyance et jouissance. Il s'en sortira, à son tour, sans fracas. Cette licence faite aux poètes libertins, l'islamologue Dominique Urvoy lui trouve une explication plausible. "Contrairement à la prose, la poésie (vieille tradition arabe) appartient à la zandaqa, non à la pensée. Elle peut servir de support à des attaques nominales ou à l'expression d'exaspérations personnelles mais pas de base idéologique à un mode de réflexion".
Tel n'est pas le cas des philosophes, le soufi Hamed Al Ghazali et le rationaliste Ibn Rochd, qui ont vécu en Andalousie au moment de son déclin. Le premier, quoique modéré, a vu brûler son livre initiatique, Al Mounqid Min Addalal (voyage dans le doute vers le soufisme), par le sultan almoravide Youssef Ibn Tachfine. Le second a vu des copies de ses manuscrits également brûlées suite à un conflit avec Abou al Abbas Sebti. Nous sommes alors à la fin du XIIème siècle. La fin d'une ère de liberté fluctuante. Le bûcher est allumé partout. Même à Bagdad. Envahi par les Mongols, le berceau des libertins musulmans a vu tout son patrimoine littéraire et livresque consumé et jeté dans l'Euphrate. Il ne s'en est jamais remis.
Publié par kristo à 09:40:15 dans Tubulures | Commentaires (0) | Permaliens
L'aurore que j'aime se lève la
nuit resplendissante et n'aura pas de couchant
Al-Hallâj
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